Le Journal de M. Mort : « Qui Tue Un Chien »

Temps de lecture: 20 min

 

Visuel by Virginie Amo Biondi

 

« Qui tue un chien... »

 

Mon nom est M. Mort. C'est du moins comme ça que je me fais appeler. J'ai tué ma première personne à 32 ans. Je sais, ça fait tard, mais mieux vaut tard que jamais. Durant trente deux années, j'ai réussi à contrôler la bête en moi, mais la nature fut finalement plus forte que la raison. A rien ne sert de chasser le naturel, il reviendra; et son galop causera des séquelles.

Mon premier meurtre fut un peu comme une renaissance. On découvre un autre pan de sa personnalité une fois qu'on a ôté la vie, on apprend qui l'on est réellement, on se retrouve face à la gestion interne des notions de bien et de mal, bien obligé de faire sa petite cuisine avec. Je n'ai pas ressenti ce profond dégout envers moi même que la plupart des hommes qui viennent de tuer pour la première fois ressentent. Je n'ai pas vomi mes tripes, je n'ai pas pleuré, ce fut une révélation. Premier meurtre à trente deux ans donc. On était alors loin des notions de Contrat. Mon premier homicide fut de la légitime défense. Une sombre minute qui me fit découvrir ce que j'étais réellement, me révéla ma vocation, car on ne devient pas tueur par hasard, ou rarement. Il s'agit plus d'un cheminement intérieur. A mon humble avis, c'est quelque chose que l'on a en soit et qui sommeille comme un virus dans votre disque dur, attendant que vous fassiez une transaction bancaire pour rentrer en action. M'est également d'avis que pour exercer la profession qui est mienne, il faut en vouloir un minimum à la Vie ou à l'espèce humaine. Avoir en soi un minimum de rancœur ou de haine, de souffrances ou de peines. La joie de vivre n'est pas mon principal trait de caractère, loin de là, et je doute qu'il en aille différemment pour la plupart de mes confrères. Bien que je ne fréquente aucun collègue, je crois pouvoir dire sans trop de risque de me tromper que nous sommes tous loups solitaires, des hommes de l'ombre; et je me complaisais déjà dans les ténèbres et la solitude avant de tuer mon premier type. En fait, je cultivais inconsciemment ma froideur depuis mon adolescence. Peu à peu je coupais les liens qui me reliaient à la vie sociale, j'analysais et constatais l'horreur de l'Homme, mon horreur, votre horreur.

Je prenais le recul nécessaire pour pouvoir supprimer sans déprimer. J'allais de désillusions en désillusions quant à notre humanité, notre futur. Je glissais subtilement de l'autre coté, celui des «créatures». Certains diraient des psychopathes, mais cela serait plus que réducteur car je n'ai définitivement rien a voir avec ceux qui pètent un plomb et se mettent à mitrailler dans une galerie marchande bondée. Tout ce que je fais est réfléchi, préparé, raisonné. Le seul point commun que je pourrais avoir avec ces forcenés, c'est que je ne connais pas le remord ou le regret. Je suis blasé à l'extrême. Avant de devenir ce Monsieur X que je suis aujourd’hui, j'étais chanteur. Étonnant je sais, passer de la scène et des rimes à la fabrication de scène de crime. Passer du marché du disque d'or au marché de la mort, d'un monde d'égos ultras développés à celui de l'anonymat le plus complet. C'est pourtant ce que j'ai fais. J'ai voué ma vie à un art de mes seize à mes trente deux ans mais je n'ai jamais réussi à en vivre. J'ai fait d'innombrables petits jobs merdiques afin d'avoir le temps libre nécessaire pour me consacrer à ma musique, je me suis serré la ceinture et dévalorisé au niveau professionnel dans l'espoir que mon art puisse un jour remplir l'écuelle. Mais non, je n'avais apparemment pas le droit au statut de célébrité. D'autres oui, parfois moins talentueux, mais moi non. Durant toutes ces années d'obsession musicale, j'aurais pu me tourner vers d'autres activités plus lucratives, mais j'ai préféré m'entêter. Au lieu de faire le VRP, le cadre dynamique à 4000 euros par mois, j'ai préféré rester l'artiste smicard qui rêve du jackpot. Et en chemin vers ce rêve, j'ai basculé.

Photo : Dennis Wilkinson, ccbyncsa (http://www.flickr.com/people/djwtwo/)

 

Au fur et à mesure de mon évolution périlleuse dans le milieu du spectacle et de la nuit, j'ai été profondément dégouté par la nature humaine, et j'ai commencé à refroidir, à devenir reptilien, insensible, froid tel un foutu iceberg. Et toutes les drogues que j'ai ingéré de mon adolescence jusqu'à aujourd’hui n'ont fait qu'amplifier ce phénomène, plus particulièrement les psychotropes. D'acides en traits de coke et en parachutes de speed, j'ai commencé à me sentir comme une machine à observer, une sentinelle déshumanisée, une espèce de mécanique, un robot a qui il fallut encore des années pour se rendre compte de sa véritable utilité, de ce pour quoi il avait été programmé. Tuer. Nettoyer. Pour l'honneur ou pour la monnaie. Pour rendre service à un tiers, ou à la planète en entier. J'ai tué des hommes d'affaires pollueurs, des pères violeurs, d'autres tueurs, des politicards, des dealers... Pour pouvoir bénéficier de mes services, il faut que vous fassiez partie d'un certain réseau d'influences. Mon nom ne circule que dans les hautes sphères et lorsqu'une personne fait appel à moi, je suis sûr à cent pour cent de sa discrétion. J'ai tué à mon compte bien sur, mais aussi et surtout pour celui de familles vengeresses, d'adolescents et de femmes traumatisés, de vieilles dames escroquées... Dans mes clients, vous trouverez ceux que la justice a déçu ou laissé tomber.

Bien sur, je n'ai pas d'identité propre, il y a longtemps que j'ai renoncé à ce concept; mais néanmoins vous avez forcément eu vent d'un de mes crimes, j'ai été très actif lors de cette dernière décennie, et mon carnet de commandes ne désemplit pas. La Mort est à la Mode. Tout le monde a au moins une personne en tête qu'il aimerait voir disparaître, mais tout le monde n'a pas l'estomac ou les moyens. Et c'est à ce moment que les gens de ma trempe interviennent. Nous, nous n'avons pas tous ces problèmes de conscience qui vous taraudent et pourrissent vos nuits. Je n'ai aucun problème à côtoyer la faucheuse d'aussi prés. Je suis un de ses adjoints, de ceux qu'on pourrait nommer régulateur. Le globe est surchargé, noyé sous une masse d'être irrespectueux, irresponsables et destructeurs. Il faut bien réguler ce flot de vermine bipède. C'est là un point où j'insiste, je ne tue pas d'innocents. Je ne verse pas le sang d'un être pur ou juste. Je suis un assassin avec éthique et pour que je passe à l'acte, il faut plus que du fric. D'autres ne regardent rien d'autre que le nombre de liasses dans le sac, mais en ce qui me concerne, j'ai un code d'honneur, comme en avait jadis les samouraïs. Mes règles sont on ne peut plus simples : Pas d'enfants, Pas d'innocents, Pas d'animaux. Avant d'accepter un contrat, le client potentiel doit me préciser ses motivations et le mal commis par mon hypothétique victime. Un vol suffira, je ne suis pas là pour juger. Mais en aucun cas je ne supprime quelqu'un qui n'a rien fait. On appelle ça le meurtre préventif. Je sais que certains de mes collègues le font, moi non. Récession ou pas, crise économique ou pas, j'aime pouvoir me dire que j'ai quelques principes et le libre-arbitre.

Photo : IKO, ccbyncsa (http://www.flickr.com/photos/emiliano-iko/8008735123/)

 

Je ne suis pas un exécuteur sans cœur. Certes mon organe est fortement désensibilisé mais il y reste encore quelques zones vivantes et je m'en sers à l'occasion, allant parfois jusqu'à refuser des sommes mirobolantes. Que chacun de mes refus fasse le bonheur de la concurrence moins regardante ! Dans mon milieu comme dans tous les autres, il y a une gauche et une droite, des républicains et des démocrates, mais je m'efforce néanmoins de rester apolitique. Ce n'est pas toujours chose facile. Récemment, j'ai eu pour mission de liquider une avocate. Mlle Peggy Lane. Le dilemme était cruel. C'est la voisine de cette Mlle Lane, Mme Lindsay qui m'avait embauché et pour un motif encore inédit : Meurtre Canin. Je n’avais pas pour habitude de venger Titus et Rex, mais j’allais quand même à l’entretien, ne serait ce que pour rencontrer l’auteure d’une telle requête. Les deux protagonistes vivaient dans les hauteurs de Beverly Hills, dans de somptueuses demeures. Mme Lindsay était la doyenne du quartier, propriétaire d'une grande partie des maisons de la colline, une soixantenaire excentrique et attachante vivant uniquement entourée de chiens, une quinzaine au moins, et pas du plus petit gabarit. Quelques mois avant qu'elle ne prenne contact avec moi par le biais de son avocat (et oui j'ai deux ou trois juristes qui me refilent les clients pour lesquels ils ne peuvent ou ne veulent rien faire), Mlle Peggy Lane avait emménagé la villa la plus proche, riche d'une promotion dans son prestigieux cabinet. Or Miss Peggy n'aimait pas les chiens, et à fortiori lorsque ceux ci passaient tout leur temps à aboyer comme c'était le cas pour la meute de Dame Lindsay. Dans un premier temps l'avocate aux dents longues se contenta de demander à sa voisine de museler ses chiens afin qu'ils la mettent en sourdine, mais mutine, la vieille l'envoya balader gentiment en lui précisant qu'elle se trouvait sur sa colline, et que c'était donc à la nouvelle arrivante de s'accommoder des manifestations sonore de sa clique canine. «On s'habitue à tout vous verrez» avait-elle gentiment proféré. «Et puis mes loulous n'aboient qu'à l'heure de la gamelle, ou en cas de menaces, ils feront votre sécurité autant que la mienne». Mais Peggy Lane n'avait aucune envie de débattre avec cette vieille peau. Au lieu de cela, elle empoisonna les quinze cabots. Radical. Aucune trace de poison ne fut trouvée lors de l'autopsie, mais qu'attendait-on de la part d'une avocate en affaire criminelles si ce n'est du professionnalisme. La vieille Lindsay ne s'en remit pas, perdant en une nuit tous ses véritables amis, les plus fidèles qu'elle ait eu de toute sa vie.

Je m'assurais qu'elle réalisait bien ce qu'elle me demandait, mais Madame était décidée. A sa décharge, on peut dire que même si les victimes n'était pas humaine, le crime n'en était pas moins odieux. S'en prendre à des bêtes en les appâtant gentiment relevait de la cruauté suprême. Demander à des chiens de ne plus aboyer, c'est demander à un homme de ne plus parler. Peggy Lane ne connaissait-elle pas les boules Quies ? Étant moi-même un fervent ami des bêtes, je me faisais une joie de descendre une telle sorcière, mais mon professionnalisme me fit faire marche arrière lorsqu'en me renseignant sur ma cible je découvris qu'elle s'apprêtait à défendre une noble cause. Celle des animaux justement. Aux cotés d'une association de défense des droits animaliers, elle avait accepté de s'attaquer aux lobbys des chasseurs de phoques canadiens. Chaque année la banquise rougissait du sang de ses pauvres mammifères et jusqu'à présent personne n'osait trop rien faire, la chasse à l'otarie étant pour certains une tradition, un rite séculaire.

La nouvelle m'étonna au plus haut point, je me demandais comment la même personne pouvait assassiner quinze chiens pour deux semaines plus tard combattre au nom de milliers d'otaries, et avec ferveur à en croire les apparitions télévisées de la star du barreau. Si ce n'était pas pour se faire mousser auprès des écolos, il y avait là une logique qui me dépassait. Le fait est que je me devais de la laisser accomplir sa tâche avant que mon silencieux ne crache. Oui, je marche souvent au silencieux car la discrétion est la première règle pour un assassin. Exit le couteau ou la hache, trop de projections de sang. Ça fait vraiment désordre, ça tache votre tenue, et je tiens à mon apparence propre. Si je devais jeter mon costard à chacun de mes contrats, je me serais déjà ruiné en textile. Et puis l'avantage du projectile, c'est que lorsqu'il est bien placé, il ne fait pas souffrir la victime. Une balle en pleine tête ou dans le cœur, et le ou la pauvre n'a même pas le temps de crier, ou de souffrir. Lors de mes premières années de tuerie, j'utilisais encore couteau de boucherie, fil étrangleur ou perceuse, mais avec le temps tout ce sang m'a lassé. Et puis de les voir se débattre en agonisant n'est pas ce qui me ravit le plus, il n'y aucun sadisme dans mon choix de vie. Le seul et unique plaisir que je retire de toutes mes missions et le fait qu'après mon action, le monde se porte mieux. A chaque vie que j'enlève, l'humanité s'élève. Bon, j'avoue, lorsque le crime de ma victime est vraiment ignoble, il m'arrive encore de couper quelques doigts et de laisser pisser l'hémoglobine comme du raisin dans un vignoble; mais cela reste rare. La plupart du temps, il se passe trois secondes entre mon arrivée et mon départ. Mais bref, revenons à Peggy Lane, tueuse de cabots en laisse mais sauveteuse d'otaries en détresse. J'avais décidé de lui réserver un sort particulier.

Elle, qui était capable du meilleur comme du pire, allait avoir droit à une alternative, chose que je n'avais encore jamais laissé à feu ses prédécesseurs. Trois jours après sa plaidoirie pro-banquise, je l'attendais chez elle, assis dans un de ses sofas avec un pistolet à seringue hypodermique en position de tir. Je lui laissais le loisir de pénétrer le vaste vestibule de sa villa et d'y déposer son beau sac à main de cuir, avant d'en presser la détente et de l'endormir. Je ne pouvais me résoudre à la tuer sans pitié. Une petite voix me susurrait qu'il n'y avait pas que du mauvais en elle, qu'elle pouvait encore rendre service à l'humanité. Mais il lui fallait néanmoins une bonne leçon d'humilité. Et puis j'avais promis à Mémé Lindsay de la mettre hors d'état de nuire, promesse que j'allais tenir. « Qui tue un chien, tuera son prochain », dis je calmement lorsque Peggy sorti de son petit coma, saucissonnée à une des poutres verticales de son salon. Elle essaya aussitôt de crier, mais c'était sans compter le bâillon hyper efficace qui entravait sa bouche. Ses tempes suaient et son corps tremblait de haut en bas, faisant grincer les cordages comme ceux d'un navire à l'amarrage. Je ne lui avais laissé que les yeux de libres, car c'est toujours pire quand on voit. Je me tenais face à elle, comme à mon habitude, dans un costume des plus élégants; le visage dissimulé derrière un de ces masques que j'affectionne tant. Je ne vous ai pas encore parlé de cette petite manie, mais chaque chose en son temps. Pour cette mission, j'avais enfilé un masque de Pluto, le chien Walt Disney. Un masque de chien, ca me paraissait adéquat pour causer à cette avocate. « Et qui tue son prochain, aura affaire au Grand Vilain ! » L'entrain que j'avais mis dans cette phrase déclencha une vague de larmes sur les joues de la pro du baratin. Ses deux yeux bleus roulaient dans leurs orbites, parcourant toutes les directions comme dans l'espoir de voir arriver la police et ses troupes d'élite. «Mais vous avez beaucoup de chance très chère, car le grand vilain vous aime bien. En général, lorsqu'on se retrouve face à un de mes masques, c'est que tout va au plus mal Mme Lane. En général c'est la fin, juste une vie qui s'éteint. Mais pour vous remercier d'avoir obtenu il y a quelques jours cette jurisprudence qui rendra un grand service à tous les protecteurs de notre belle nature, je vais vous laisser une chance. On m'a payé pour mettre fin à votre existence, c'est ce que je devrais faire séance tenante, mais j'ai étrangement la sensation que je DOIS vous laisser une chance».

 Là, ses yeux cessèrent leur manège et fixèrent mon visage de Pluto. J'étais aussi surpris qu'elle mais c'était la vérité, je sentais en moi la nécessité de la laisser vivre «Une chance, telle que vous n'en avez pas laissée à Mme Lindsay et ses adorables toutous», repris-je. Profitant de sa concentration, je sortais deux seringues classiques de ma poche intérieure. «Alors, continuais-je avec le ton professionnel du médecin en consultation. Laissez moi vous parlez de ces deux jumelles au contenu incolore. L'une provoquera votre mutisme, l'autre votre paralysie. Le choix n'est certes pas tout confort, mais cela reste un choix et croyez moi vous avez du bol. Les meilleurs amis de votre voisine ne l'ont pas eu eux, pauvres pattes molles... Vous aussi vous auriez pu vous contenter de les rendre muets; mais vous avez préféré tuer». Le regard de Lane passait d'une seringue à l'autre comme pour percer leur secret. «Maline que vous êtes, le produit que vous avez utilisé ce soir la ne laissait pas de traces, soyez certaine que ceux là non plus n'en laisseront pas». Je levais légèrement les deux seringues pour mieux illustrer mon propos. «Ce que je veux vous dire; c'est que quelque soit l'issue de notre entretien, que ce soit la seringue droite ou la seringue gauche, il n'y aura rien pour prouver quoique ce soit. Je suis un fantôme Miss Lane, je ne suis jamais venu ici, je n'ai pas d'ADN. Et si par chance vous survivez à ce jeu de la seringue magique, je vous déconseille fortement de tenter quoi que ce soit contre votre vieille et adorable voisine, car je vous retrouverai, dans le bayou Australien ou le fin fond de la Chine, et cette fois je ne vous laisserai aucun choix. Réalisez bien que j'ai passé outre mon mandat, ce qui est pour un professionnel comme moi de la plus mauvaise publicité». A présent elle pleurait des larmes de crocodiles, ses joues brillaient, elle en était presque belle. «Autre chose Miss Lane : Pour me remercier de ma mansuétude, vous allez vous reconvertir et laisser tomber le droit criminel pour vous consacrez uniquement aux questions d'environnement, vous faites ça si bien que ce serait dommage. Nous sommes d'accord?». L'avocate hocha la tête avec tant de vigueur que ses cervicales en craquèrent. «Parfait ! Je veillerais de toute manière à ce que vous teniez parole chère Maitre. Mais assez bavassé, c'est bientôt l'heure du thé ! Choisissez ! Allez Peggy, Paralysie ou Mutisme, Mutisme ou Paralysie ?! Jetez vous et laissez donc décider le sort !».

Mais Peggy ne faisait que chialer, pas l'air d'être disposée à décider. «Allez, un p'tit effort, vous penchez la tête à droite pour la seringue droite, a gauche pour la gauche!! Allez-allez, faut se décider !». L'avocate n'était pas prête pour un tel choix, c'était écrit dans ses pupilles figées, reflets de son esprit occupé à imaginer. Imaginer son corps immobile ou ses cordes vocales devenues inutiles, c'était trop lui demander de choisir entre ces deux horribles fléaux. Aussi dû-je choisir pour elle. Je réintégrais les deux seringues dans ma poche puis après les avoir mélangé comme deux cartes à jouer, en tirait une du bout des doigts. Le petit capuchon de plastique quitta la pointe, je m'approchais de Peggy et malgré le bâillon, lorsque l'aiguille pénétra sa chair, j'entendis sa plainte. Je restais ensuite immobile le temps que le produit agisse, plus que jamais désireux de savoir ce que le destin avait décidé pour elle. Et lorsqu'au bout de trois minutes elle continuait de bouger, j'avais ma réponse. J'ôtais donc le bâillon de sa bouche, contemplant les délicates courbes de ses lèvres en lui rappelant ses engagements. «Et n'oubliez surtout pas Peggy, vous laissez la vieille d'à coté en paix et vous vous focalisez sur votre nouvelle lutte. Je vous surveillerais d'un coin de mon œil omniprésent madame l'avocate environnementale, je surveillerais les abords de votre vie comme l’œil du Mordor, alors ne faites rien d'autre que ce que je viens de vous énoncer, sans perdre de vue que ce soir, il ne s'est rien passé. D'ici moins de cinq minutes, toutes traces d'agents chimiques auront miraculeusement disparu de votre organisme et ce sera comme si vos cordes vocales s'étaient disloquées d'elles même, quelle malchance pour une avocate aux plaidoiries si intenses...». Je lui faussais compagnie sur cette petite insolence et regagnais les nuit noires, le royaume des chats.

Ce fut là l'unique fois où je faiblis au point de modifier les modalités d'un contrat. Le juriste qui m'avait mis en relation avec Mme Lindsay organisa donc à ma demande et dés le lendemain une visioconférence lors de laquelle je fis part du changement de plan à la riche bonne femme. Le petit diable en elle qui criait «vengeance et œil pour œil» fut pour le moins déçu que sa voisine fut restée en vie après mon passage, mais elle se garda bien d'exprimer son mécontentement et de demander remboursement car pour tous ces gens; je reste un dangereux loup.
Malgré mes allures d'homme civilisé maitre de ses émotions, je reste un prédateur aux yeux de ces brebis, un insaisissable fou dont tous craignent le courroux. Et Peggy Lane ne fit pas exception à cette règle, ne perdant jamais de vue qu'à tout moment, à la moindre tentative de se rebeller ou de dévier de mes directives, je pouvais surgir de nulle part tel un aigle. L'avocate muette assimila parfaitement la leçon et continua le droit malgré son pesant handicap, s'investissant uniquement dans la voie que je lui avait indiquée, constituant des dossiers à charge contre de nombreux laboratoires pharmaceutiques, industriels, pétroliers... Je ne regrettais pas d'avoir failli ce jour là, elle qui ne protégeait jadis que de vils intérêts privés, effectuait dorénavant un travail d'intérêt publique. En bonne catholique, elle avait donné à ma miséricorde un aspect quasi-biblique. Je n'en attendais pas tant, les gens sont parfois surprenants. Il n'y a que face à la mort que certains réalisent la valeur réelle d'une vie. J'ai de biens belles anecdotes sanglantes pour vous illustrer ça, mais ce sera pour plus tard, l'heure n'est à présent plus aux histoires. Le devoir m'appelle, et aujourd’hui je suis d'humeur scalpel.

 

 

 

 

 


Poursuivre la lecture avec le 2e extrait du Journal de M. Mort : « Le Premier »


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