Journal d’une Dj, nouvelle XXA, fev. 2002

Temps de lecture: 7 min

 

« Quatre platines »

 

« – Putain mais qu’est-ce qu’il fout Romain ? Y va pas s’mettre dans l’son cinq minutes avant d’jouer quand même ?! »
Tony me regarda d’un air hébété et haussa les épaules.
Je commençais à avoir des grosses montées de flip limite avec des gouttes, et de ne voir Romain nulle part, ça me foutait mal à l’aise : j’imaginais les quatre platines avec ma seule tête super niaise au dessus. J’étais là, dans mon bas de pyjama bleu tout moche, que j’avais soustrait le temps d’un séjour à l’hôpital comme pour me venger des infirmières, (certes, nulle la vengeance) une bande nouée autour de la tête, une camisole de force entourant de faux bras, à essayer de virer toutes ces pensées de ma tête. Dès que la peur me tiraillait le ventre, je me disais non mais tu t’es vue dans tes sapes ? Puis délirant sur l’absurde de la situation, zoom sur ma tête, je m’arrêtais net en pensant que Romain, lui, comme un gros connard, n’était justement pas déguisé… Je m’imaginais encore toute seule fin psychiatrique en train de m’énerver comme une débile sur mes platines, et puis Romain à l’autre bout de la scène carrément normal sur les siennes, à changer de disque en levant le sourcil gauche, voire le petit doigt… Horrible.

ultra pompe

Mais le pire, dans le délire, c’était que Romain n’était carrément pas là. J’essayais de lever les talons et de scruter un peu la salle pour essayer de le trouver, mais je ne voyais que les faisceaux lumineux se mélanger à des bras, des mains ouvertes, des capuches, des têtes sans visage.

Je me perdais dans la lumière, la vision altérée, le cœur battant à dix mille, presque synchronisé avec le double kick du quatre platines. Je sentais aller et venir le sang dans mes veines. Je pouvais presque entendre le bruit qu’il faisait en glissant le long de mes artères. J’ai capté que les valves s’ouvraient et se refermaient trop vite, venant renchérir ce vacarme intérieur. Entre flip et confusion déroutante, tout ce bruit venait se mélanger aux sons saturés. Et d’un seul coup ma tête se mit à tourner et à se brouiller comme vingt disques qui tournent ensemble. Des dizaines d’informations s’y emmêlèrent, tournoyant comme dans l’œil d’un cyclone, se répercutant contre les parois de mon cerveau puis, inutiles et dénuées de sens, elles déguerpirent à la vitesse grand V pour rebondir et s’évanouir quelque part dans ma tête, comme si l’on avait appuyé sur la touche "écho" d’une DJ M 600…

engloutage XTCLe MDMA ! Par dessus ma fièvre initiale et un vieux mélange antibio-vodka, manifestement, je l'avais oublié. J’imaginais avec horreur la pilule cracher des bulles toutes blanches dans mon estomac tout en réalisant soudain qu’il ne me restait plus que quinze pauvres minutes avant de jouer. A peine sortie de ma digression mentale, l’hémisphère droit de mon cerveau me dit qu’il fallait absolument que je me mette en condition. Parce que nous les filles, faut qu’on se mette en condition. J’étais déjà en train de fuser comme une bourrine jusqu’au son ; les mains moites je traversai la salle en diagonale, poussai la grille Vauban et le lourd rideau rouge tout crade qui lui était attenant, je montai les quelques marches de la scène et j’arrivai derrière mes deux acolytes, le cœur jonglant comme un ballon de foot. Travestis en moines cisterciens super roots avec énorme coupe afro beat, ils crachaient une vieille électro-punk à la DJ Hell, mélangée à une grosse techno bien lourde. Un troisième disque tournait à gauche, on l’entendait par à-coups, le moine à bloc sur son fader, tout dans les médium-aigus, beat effacé, cymbales à donf’ et nappe plus qu’ indescriptible.

A droite un dernier skeud venait d’être posé. La tête de lecture cherchait à s’y poser, mais elle remontait aussi vite qu’elle descendait pour se poser un peu plus loin. Après avoir sautillé sur toute la face sans jamais s’ancrer dans aucun de ses sillons, elle retourna à la case départ et le disque virevolta. A peine balancé sur la feutrine, il tournoya sous la cellule, dans un ballet incessant où ni l’un ni l’autre ne parvenaient à s’accorder. Le disque fut vite arraché pour être jeté dans le bac comme un malpropre, inutile.

Je jetai un coup d’œil vers la fosse et remontai mes faux bras, un peu comme une grosse bonne femme aurait réajusté son 105 D. Je m’accroupis pour fouiller un peu mon flight, un truc plus machinal qu’autre chose parce que finalement, ça servait absolument à rien de préparer quoi que ce soit : avec Romain on répétait jamais, les versus avaient cette particularité d’être quelque chose de spontané, qui faisait partie de l’instant. En gros c’était le wild, ça pouvait partir n’importe où et vu l’état, n’importe comment.

ultra-brainb (Copier)

Je me suis organisé un pseudo ordre en regardant les pochettes sans les voir : fallait bien que je fasse quelque chose avec mes vrais bras là tout de suite. Dans ma malle à trésors (je dis malle parce qu’un jour un clodo a voulu me draguer en me disant « vous avez une bien belle maaaaaalle »), on trouvait mes nouveaux Gazole entre Heretik et Gelstat, j’avais ramené mon disque fétiche, le ZMK n°1 que j’avais baptisé un an plus tôt « le disque de l’année 2001 » pour sa grande face au kick improbable. De la hard techno à la Infrabass, le Spi Rabbit City n°11, le Expect the unexpected de Crystal Distortion, la bombe bleue de Jack Acid et 69DB, des Esoteric, bref, de quoi transformer des pommes en compote si on insiste bien.

Il n’y avait donc plus qu’à attendre… assise en tailleur, j’écoutais les deux moines envoyer grave, la jauge au taquet, réactive au moindre cut, à la moindre escalade et pics de décibels. Le ballon de foot se dégonfla en deux minutes chrono, car une pensée ultra judicieuse et salvatrice vint manger toutes les autres : je me dis qu’avec ce qu’on allait envoyer derrière, les gens n’iraient pas mieux ! Cette idée m’excitait : le MDMA aidant, je suis devenue confiante, optimiste et plus qu’impatiente. Bref, pour moi ça allait démonter.

Puis concentration et courte période de recueillement : les minutes passaient et j’avais l’impression d’être seule au monde. Je fermais les yeux, mon esprit évanescent dans chaque note de musique, libéré de toute pensée étrangère au langage musical. Ne subsistaient plus que la vibration, la transe dans la répétition des séquences, une sensibilité accrue aux fréquences et aux décibels. La musique m’appartenait, matérialisée entre mes doigts. Je voulais qu’elle me dompte aussi, qu’elle m’emmène où elle veut.

J’ouvrai les yeux.

Romain était là.

Tout zen, un grand smile lui ouvrait le visage, creusant ses fossettes et bridant un peu plus l’amande de ses yeux. Quand je vis son expression, je sentis une espèce d’aura autour de nous. J’avais comme capté sa vibe. J’ai su dès lors qu’on allait être synchrones, que mes bras allaient être le prolongement de son corps et vice-versa. Un des moines se retourna, me fixant avec un hochement de tête. J’acquiesçai à mon tour. Tachycardie. Il enleva la galette du plateau, de la même main désenclencha le bouton start et de l’autre posa son casque sur la feutrine. Sans consulter Romain et sans perdre une seconde, je me dirigeai vers les pratos, refis la même chose en sens inverse et posai mon premier skeud.

 

 

Nafsika

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