Production participative et « face to face » comme alternatives indépendantes

Temps de lecture: 7 min

 

Je rédige cet article en tant qu'artiste indépendant.

Plus qu'un article, il s'agit d'ailleurs d'un point de vue.

Celui de quelqu'un qui fait une musique hybride, mélangeant les sonorités rap traditionnelles avec des couleurs plus électroniques et une grande diversité dans les ambiances, ce qui donne une musique empreinte de déviance, aussi bien dans l'instrumentale que dans les textes un tantinet engagés et revanchards.

Une musique donc assez difficile a placer; aussi bien dans les bacs des magasins de disque généraliste où chaque mouvance a un tiroir attitrée, que dans les soirées ou festivals.

Partant de ces états de fait, il est nécessaire pour un artiste dont le travail est si singulier qu'il vise une niche de développer des solutions alternatives pour diffuser son art, pour aller a la rencontre de son public, ce sans compter sur un circuit traditionnel où les places sont très peu nombreuses pour les déviances ou la subversion; et où les médias ne s'intéressent que très peu a ce qu'il se passe hors des sentiers battus.

Après avoir sorti différents projets, en vinyl comme en cd, en dépôt vente chez des disquaires spécialisés aussi bien que dans les fnac ou virgin, avec ou sans distributeur, j'ai pu tirer quelques leçons. Il m'est notamment apparu que dans le contexte économique actuel il est plus rentable et moins ingrat pour l'artiste de développer son propre réseau et d'utiliser de nouvelles techniques de production et de diffusion de sa musique.

Les réseaux sociaux ont notamment favoriser l'émergence d'une relation «face to face» avec le public, la possibilité de discuter frontalement avec ses « fans », rendant moins inévitable la présence d'intermédiaires, dont certains ne sont intéressés par votre art que sur un point de vue financier.

vampir-negre

Or de nos jours et grâce a la désincarnation de la musique, le fait qu'elle se vende autant sinon plus en format numérique qu'en format physique, l'artiste peut bénéficier d'un feedback immédiat sur ce qu'il fait.

La multiplication des home studio, la démocratisation de la m.a.o, la diffusion via youtube, facebook, myspace et autres soundcloud a également permis de briser la chaine traditionnelle qui était pour grossir une peu le process :

"Création-enregistrement-mixage-mastering-pressage-distribution".

Des étapes qui demandent souvent des budgets conséquents et peuvent s'étaler sur des mois voire des années, si bien qu'au moment où l'artiste a enfin un retour sur sa création, il est depuis longtemps passé a autre chose.

Aujourd'hui des alternatives de qualité a ce mode de production et de diffusion existent.

Certes il est encore possible de vendre des cd's, mais quitte a ne pouvoir écouler que du petit volume, n'ayant pas la promo et la visibilité nécessaire pour toucher le plus grand monde avec ma musique hybride, j'ai décidé d'opter pour une relation face a face avec le public, lui proposant des œuvres qu'il en peut trouver uniquement en parlant directement avec moi, désacralisant ainsi le statut d'artiste injoignable et perché sur son piédestal.

Cette relation frontale avec l'artiste permet aussi de voir au public qui est qui, qui est celui qui prend le temps de répondre, qui est celui qui se contente de faire circuler ses productions et d'attendre le flattage de son égo. Mais le jeu du face to face a aussi des effets pervers, par exemple lorsque des artistes peu regardant sur l'étique embauchent quelqu'un non pas uniquement pour gérer leur page, mais pour le faire en leur nom, en se faisant carrément passer pour lui.

Bien entendu pour certains artistes dont la carrière est très prenante, il est naturel de faire appel a un chargé de comm pour administrer les pages de leurs réseaux sociaux, mais certains n'attendent pas d'avoir des tournées et des itw a ne plus savoir où donner de la tête pour déléguer, et parfois a tomber dans l'usurpation d'identité.

L'auditeur croit discuter avec son chanteur préféré, ravi de converser, mais il déchantera vite lorsque il croisera l'artiste après un concert et que ce dernier ne le reconnaitra pas ou ne se remémorera pas ce pseudo avec qui il est pourtant censé avoir clavardé plusieurs fois.

Puis il y a aussi ceux qui veulent bien discuter avec leurs fans, mais juste sur le net avec la barrière de l'écran, beaucoup plus snob dans la réalité.

Ce sont là les revers de médailles, vous pouvez rapidement perdre l'estime des gens qui vous soutiennent ; mais dans le cas contraire, quand tout se passe avec éthique et respect, une relation de confiance peut rapidement naître du « face to face » quand l'artiste échange réellement avec ceux qui le soutiennent.

Ainsi m'est venu l'idée d'essayer la production participative ou crowdfunding, mais loin des gros bizness de mymajorcompany.com.

J'ai ainsi mené a bien un premier projet au budget assez limité, « War Zone », sans l'aide d'aucune interface, juste via le bouche a oreille de facebook, puis un deuxième, le futur album-coffret « Darkstreets », où cette fois je me suis aidé du site Ulule, réunissant en moins de deux mois pas loin de 5000 euros, sous forme de dons effectués par ceux qui me suivent.

Et a chaque projet, des personnes supplémentaires se greffent au noyau dur et soutiennent la cause, sachant pertinemment qu'il n'y a pas d'arnaque et que tout arrivera tôt ou tard dans la boite aux lettres. De plus en plus de gens commencent aussi a comprendre a quel point la musique demande du temps et du travail, certes c'est une passion avant tout, car personne ne commence la musique ou quelque autre art que ce soit en pensant au pognon, cela relève plus d'une inspiration, d'un besoin de créativité et d'expression. Mais au fur et a mesure que le temps passe, ce qui n'était qu'un loisir épanouissant prend de plus en plus de temps, demande toujours plus de boulot pour se perfectionner, et lorsque vous commencez a avoir ne serait ce qu'un peu de monde pour prêter attention a ce que vous faites, alors il commence a y avoir des enjeux, et tout cet investissement personnel que vous mettez dans votre art, ces longs moments studieux que vous faites empiéter sur votre vie privée et professionnelle pour satisfaire ceux qui vous écoutent, tout cela peut expliquer le fait d'avoir envie d'en vivre, de se professionnaliser pour continuer a proposer ses créations sans qu'elles deviennent aigries ou plus sombres a cause d'un manque de moyen.

Outre le fait de permettre aux artistes de perdurer dans l'indépendance, la production participative et les sites comme KickStarter, Ulule, KissKissBanBank ou autres nous offre aussi la possibilité de quantifier le nombre de gens qui soutiennent, et a quel degré, ce qui peut remettre du baume au cœur dans les périodes de doute et insuffler un peu de foi.

Pour des personnes productives et un minimum encadré cela permet également une certaine régularité, de sortir au moins un ou deux projets par an, là où des labels ont besoin de bien plus de temps pour monter des dossiers de subventions....

L'indépendance chez un artiste peut donc se mesurer en deux degrés, il y a celui qui signe sur un label indé, et celui qui se débrouille tout seul, en mode Do It Yourself, indy au maximum. Un mode de fonctionnement qui semble être en pleine expansion.

Pour finir, mon point de vue est que pour survivre en tant que créateur indépendant, outre le fait d'être autodidacte, présent sur les vitrines du web, un artiste doit également de nos jours avoir au moins, sinon plus de considération pour le public que ce dernier n'en a pour lui.

Je n'entends pas par là le fait de créer en pensant a la plèbe car cela relèverait presque du formatage, mais juste de bien se rendre compte que s'il n'y a personne pour aller a nos concerts, acheter nos disques ou faire circuler nos œuvres, l'artiste se meurt peu a peu et devra se contenter de son petit plaisir solitaire du dimanche :)

 

Abraxxxas

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